Témoignages autour de l’atelier « Conduire le vivant, le droit à l’erreur »

27 avril 2022

 
 

De sa création à aujourd’hui

Chaque année, les étudiants en première année de la formation menant au Diplôme d'État de Paysagiste (DEP) à l'École nationale supérieure de paysage participent à l'atelier 3 « Conduire le vivant, le droit à l'erreur ». Afin d'en comprendre l'origine, les objectifs pédagogiques et le déroulé, nous avons recueilli les témoignages des encadrants de l'atelier, François Roumet et Romain Bocquet, à Versailles, ainsi que celui de Rémi Duthoit et François Wattellier, à Marseille. Sabine Guitel, directrice du Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement de l'Eure (CAUE 27), partenaire de l'un des ateliers de cette année, réalisé sur une friche de la ville de Brionne, nous a également fait part de son retour d'expérience.

 
 
 
 
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Friche industrielle de la ville de Brionne, 2022. Photo : Édouard Bouzereau

À Versailles, nous avons rencontré François Roumet (FR) et Romain Bocquet (RB), enseignants paysagistes au département d'écologie de l'école de paysage et encadrants de la moitié de la promotion des étudiants de première année de DEP de l'atelier pédagogique « Conduire le vivant, le droit à l'erreur ». Cette année, ils ont mené l'atelier sur une friche industrielle de la ville de Brionne. Le 8 avril dernier, ils nous ont raconté l'histoire de l'atelier, son organisation et ses objectifs pédagogiques.

Quand et comment cet atelier de projet « Conduire le vivant, le droit à l'erreur » a-t-il été créé ?

FR : L'atelier a été créé par Marc Rumelhart et Gabriel Chauvel en février 2008 à la suite d'une réflexion sur le jardinage à l'école, auquel manquait selon eux le souffle du projet de paysage. Au début des années 2000, grâce aux ateliers pédagogiques régionaux (APR), ils ont eu l'opportunité de travailler sur un lieu très particulier, le transformateur de Redon, une usine abandonnée en zone inondable, qui leur a permis de réconcilier l'action jardinière, le travail avec le vivant, et une réflexion liée au projet de paysage. Après deux APR sur ce lieu, Marc et Gabriel ont décidé de créer, en accord avec le département du projet de l'école, un atelier pédagogique qui avait vocation à rassembler plusieurs enseignements dans le but d'en faire une vraie session pédagogique, autonome et assez courte puisqu'elle ne dure que 16 jours.

Qu'est-ce que ça signifie pour vous « Conduire le vivant » ? Et pourquoi complète-t-on cette dénomination d'atelier de projet avec « le droit à l'erreur »?

FR : Cela s'appelle « Conduire le vivant » car il y a toujours un volet lié au jardinage où l'on travaille un sol et des plantes. Plus généralement, il s'agit de faire avec le vivant qui est sur place. Le droit à l'erreur correspond à la fois à la position pédagogique - on laisse les étudiants apprendre de leurs erreurs - et à celle d'enseignants - qui pousse à l'humilité.

RB : Les actions qui prennent en considération les dynamiques du vivant, des plantes, sont réversibles et offrent ce « droit à l'erreur ». Une clairière fraîchement ouverte lors de l'atelier tendrait spontanément à se refermer sans suivi, ou si une « erreur » avait été commise. « Conduire le vivant », c'est solliciter les plantes pour servir des intentions spatiales. La qualité de jardinier nous semble être essentielle chez un paysagiste.

 
 
 
 
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Friche industrielle au sein de la ville de Brionne, 2022. Photo : Édouard Bouzereau

Comment s'organise cet atelier ?

RB : Il y a deux départements de l'école qui interviennent dans cet atelier, le département des enseignements artistiques et le département d'écologie. L'enseignement artistique assure les trois premiers jours de l'atelier, puis le département écologie prend le relais sur les phases postérieures.

FR : Les trois premiers jours d'arts plastiques permettent une première immersion dans le lieu qui donne l'occasion aux étudiants de s'en imprégner et d'en comprendre le contexte. Ils traduisent ensuite plastiquement ce lieu pour leur premier rendu.

RB : On change chaque année de site mais on suit toujours le même programme qui se déroule en plusieurs phases successives assez rapides. La deuxième phase correspond à l'état des lieux. Ce dernier est d'une durée de deux jours, avec une première journée sur le terrain et une mise en forme des données en atelier le deuxième jour. À partir de là, les étudiants amorcent la troisième phase qui est celle de l'esquisse, également d'une durée de deux jours, pendant laquelle ils doivent faire l'ébauche d'un projet spatial sur un petit secteur du site, en fonction des éléments existants. Après l'esquisse, la phase du chantier d'essais s'ouvre pendant laquelle les étudiants en groupes de 4 à 5 prennent leur chantier en main, réalisent en partie ou en totalité ce qu'ils ont esquissé sur le papier.

FR : C'est important qu'ils soient en équipe pour faire le chantier et important que les équipes s'harmonisent entre elles. Pendant la semaine de chantier, deux jours sont consacrés à la réflexion technique et à l'harmonisation entre équipes, ce qui se traduit concrètement par un lieu ouvert partagé. Ensuite, il y a, après le chantier et la période des stages, la phase de rebond durant laquelle, cette fois-ci individuellement, chaque étudiant va revisiter les lieux et refaire une esquisse à l'échelle de l'ensemble du site.

Quel type de site est étudié au cours de cet atelier ?

RB : On investit presque systématiquement des friches où le vivant, notamment les plantes, s'exprime généreusement.

FR : Des friches, car ce sont des endroits sur lesquels on peut agir, qu'on peut façonner, où l'on peut créer du mobilier et que ce sont des lieux qui sont peu investis.

RB : C'est un atelier qui s'inspire beaucoup des pratiques paysannes d'avant l'agriculture industrielle, telles que le plessage, la fauche, l'abattage, etc., qui sont ainsi reproduites par les étudiants. L'un des enjeux est qu'ils puissent mesurer la part de l'espace maintenu ouvert, qui offre des horizons, et celle du couvert arboré, ainsi que leur gestion respective, et qu'ils puissent dessiner cette composition dans l'espace et dans le temps.

 
 
 
 
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Troisième jour de chantier à Marseille. Photo : Rémi Duthoit, 2022

Où l'atelier s'est-il déroulé cette année ?

FR : À Marseille, les étudiants et l'équipe encadrante étaient sur une friche agricole et, nous, nous étions sur une friche industrielle, en pleine ville, à Brionne, dans l'Eure.

Les ateliers ont donc lieu en parallèle sur deux lieux différents ?

FR : Oui, l'atelier « Conduire le vivant » a été proposé par Vincent Piveteau, ancien directeur de l'école de paysage, à Marseille pour servir de tremplin aux étudiants qui veulent y poursuivre leur formation en deuxième année. Aujourd'hui, deux ateliers sont donc montés en parallèle, une moitié de la promotion va à Marseille et l'autre moitié reste avec nous et change de site tous les ans. De notre côté, nous sommes attachés au nomadisme de cet atelier qui fait découvrir de nouveaux horizons aussi bien aux étudiants qu'à nous, encadrants, et qui nous permet de ne pas nous répéter, d'apprendre de nouvelles choses, d'interagir avec de nouvelles personnes et de nous confronter à de nouvelles problématiques...

Y a-t-il d'autres acteurs qui interviennent durant cet atelier ?

FR : Chaque année, nous étudions donc un site différent auquel est associé un commanditaire et des partenaires. Cette année, c'est le CAUE 27 qui nous a sollicités le premier. On a ensuite discuté avec la commune sur ce qu'il était possible de faire sur le site, puis la ville de Brionne s'est jointe à nous. L'établissement public foncier de Normandie (EPFN) est également entré dans la danse, car c'est un organisme qui finance la réhabilitation des friches, notamment les friches industrielles.

RB : Des enseignants vacataires se joignent aussi à nous pour encadrer cet atelier.

 
 
 
 
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Atelier "Conduire le vivant, le droit à l'erreur" à Marseille. Photo : Rémi Duthoit

Quelles sont les vertus de cet atelier pour les étudiants ?

FR : L'atelier 3 est le premier atelier de la formation où les étudiants sont confrontés à un site réel. Ils font des propositions spatiales, les présentent devant les commanditaires et les testent grandeur nature, en les réalisant en partie ou en totalité. Ils prennent des risques, s'exposent et apprennent le sens du collectif. C'est une expérience qu'ils retiennent, une espèce de rite initiatique qui soude la promotion. L'atelier est donc fondateur dans la pédagogie de l'écologie. Ce qu'on fait dans cet atelier déteint sur les autres séquences pédagogiques.

Avez-vous des exemples de projets remarquables de cette année ou des années précédentes ?

FR : Tous les projets sont des projets remarquables ! Ce que je retiens de l'atelier de cette année, ce ne sont pas les réalisations, qui sont par ailleurs très bien, c'est surtout le sens du collectif qui s'est dégagé du groupe, l'esprit d'équipe. J'ai trouvé très fort de voir les étudiants s'aider vraiment mutuellement.

RB : On s'est tous laissé surprendre par ce qu'on était capable de faire sur un site qui a priori n'était pas simple à faire évoluer, où la végétation n'était pas si développée et où il y avait beaucoup de contraintes. Finalement, on a mené un projet qui était riche avec des espaces très variés.

 
 
 
 
 
 
 
 

Extraits de rendus d'étudiants de l'atelier réalisé à Brionne. Productions : Tomy Gallo, Edouard Bouzereau, Nina Rantchor

Impliquée dans l'atelier pédagogique « Conduire le vivant, le droit à l'erreur » réalisé au sein de la ville de Brionne, Sabine Guitel, directrice du CAUE 27, revient sur son expérience en tant que partenaire et rappelle le contexte, ses attentes et le déroulé de l'atelier :

« Brionne cherche depuis plusieurs années à transformer trois hectares de friches industrielles avec le concours du CAUE 27 et de l'EPFN. En plein cœur du bourg et traversées par la Risle, ces friches offrent une formidable opportunité de revitaliser la ville, mais elles sont situées en grande partie en zone inondable et, avec la désindustrialisation, la perte d'attractivité de la ville n'invite pas les investisseurs publics ou privés à se lancer dans une opération d'aménagement et de construction.

L'atelier « Conduire le vivant, le droit à l'erreur » est venu du souhait d'ouvrir ces friches à la ville de Brionne et à ses habitants, de les redécouvrir après des années de mise à l'écart, et d'imaginer leur mutation à partir de ce qu'elles ont été et de ce qu'elles sont aujourd'hui.

La transformation par la voie de la renaturation proposée par cet atelier nous a d'emblée intéressés parce qu'elle permettait de poser un nouveau regard sur le site - ce n'était plus un espace difficile à reconquérir mais un lieu riche de sa biodiversité - et de mettre en place une démarche originale pour son réinvestissement : un chantier collectif pour enclencher une nouvelle dynamique des lieux.

Le découpage de l'atelier nous a permis de comprendre la progression de la conception d'un projet de paysage. Le temps consacré à la compréhension du site et à la réalisation d'installations artistiques nous a permis d'échanger sur notre vision des problématiques liées aux friches de Brionne.

L'inventaire écologique, paysager et urbain a ensuite révélé la richesse des lieux et conduit les étudiants à proposer une esquisse d'aménagement paysager qu'ils ont mise après en chantier.

La réception de ce chantier a confirmé et précisé les premières intentions ou en a apporté de nouvelles, que chacun des étudiants a finalement développées dans le projet présenté au jury final. Au moment de la visite de chantier, puis du jury, j'ai été surprise à la fois par la variété des projets, la qualité des ambiances créées avec ce qui se trouvait simplement sur le site et la sobriété des propositions d'entretien. »

Réalisé avec le soutien du CAUE 27, le film "Brionne - transformer les friches du centre-ville" reprend les intentions de l’atelier et de ses résultats. À retrouver sur la chaîne YouTube de l'école de paysage.

 
 
 
 
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Les étudiants en atelier à Marseille. Photo : Rémi Duthoit

Pour Marseille, nous avons recueilli les propos de Rémi Duthoit et de François Wattellier, encadrants de l'atelier « Conduire le vivant, le droit à l'erreur », réalisé sur une friche agricole à Marseille avec l'autre moitié de la promotion de première année de DEP. Monté en collaboration avec la métropole Aix-Marseille-Provence, ainsi que la formation continue financée par le Fond d'innovation à la formation / région Sud, cet atelier s'est ouvert cette année à d'autres publics.

« À Marseille, l'atelier « Conduire le vivant » rencontre la Méditerranée. Il a permis à 34 étudiants de première année de découvrir le paysage méditerranéen, ses adaptations climatiques extrêmes, sa géologie et l'importance de l'eau dans la construction des paysages agricoles et urbains.

Cette année, les semaines d'esquisse et de chantier ont accueilli également 7 étudiants en formation continue (« Jardiner le paysage Méditerranée »).

Ces semaines intenses entre « penser » et « faire » permettent la rencontre et la collaboration d'étudiants d'âges et d'horizons différents. Ainsi, ce partage d'expérience généreux et collaboratif apporte une dynamique nouvelle à l'atelier, en plus d'enseigner par l'action une des composantes essentielles de ce métier : travailler ensemble. »