Rencontre avec Roland Vidal

21 mai 2021

 
 

Une carrière de 45 ans sur le site du Potager du Roi

Roland Vidal est enseignant-chercheur à l'École nationale supérieure de paysage. Après une carrière de 45 ans accomplie sur le site historique de l'école, le Potager du Roi, il partira à la retraite en septembre prochain. Nous l'avons rencontré le 18 mai dernier afin de retracer son parcours professionnel, de comprendre son attachement à l'enseignement et à la recherche et de remémorer la naissance de l'école du paysage.

 
 
 
 
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Portrait de Roland Vidal dans le jardin, avec en arrière plan la Pièce d'eau des Suisses, mai 2021. Photo : École nationale supérieure de paysage
 
 
 
 

Pouvez-vous retracer brièvement votre parcours professionnel (diplômes, fonctions, autres responsabilités professionnelles) ?

En 45 ans, j'ai fait pas mal d'activités différentes. J'ai été embauché en mai 1976 à l'école d'horticulture comme ouvrier horticole. Je me suis d'abord occupé de la pépinière puis après j'ai rejoint le laboratoire de botanique dirigé à l'époque par le professeur Montaigu. C'est à ce moment-là que le laboratoire de botanique s'est transformé en laboratoire d'écologie. Après une dizaine d'années au laboratoire de botanique, les ordinateurs sont arrivés à l'école en 1983 et, à ce moment-là, il n'y avait personne pour s'en servir. Je me suis alors mis à m'occuper des ordinateurs à l'école pendant un peu plus de dix ans, une quinzaine d'années. J'ai finalement installé l'informatique à l'école et j'ai commencé à l'enseigner sachant que j'enseignais déjà à la pépinière puisque je formais des stagiaires et au laboratoire de botanique où j'organisais des travaux pratiques. Avec tout ça, j'ai repris des études en cours du soir, à la fac d'Orsay, à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-La Villette et à l'ENGREF (École nationale du génie rural, des eaux et des forêts). J'ai fait 8 ans en cours du soir et j'ai rejoint en parallèle le laboratoire de recherche afin de mixer mon activité professionnelle et la formation EHESS.

Êtes-vous impliqué dans d'autres activités que l'enseignement et la recherche ?

L'enseignement et la recherche, c'est très tentaculaire : on travaille toujours avec d'autres équipes, d'autres établissements, d'autres pays. Depuis que je fais de la recherche, j'ai l'occasion d'être dans des réseaux et, même quand je m'occupais de l'informatique, je travaillais avec le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) sur un logiciel de modélisation de l'architecture des plantes. Être enseignant chercheur dans une école, c'est travailler avec d'autres et toujours dans des logiques d'échange.

Quels sont vos domaines d'expertise ?

Je n'en ai peut-être pas ; par moments, on a besoin de personnes qui ne sont pas expertes. Quand on est expert, c'est dans un domaine, on ne peut pas être expert dans plusieurs domaines. Or les réalités qu'on rencontre sur le terrain, en paysage comme en urbanisme, dans l'architecture, sont pluridisciplinaires. Je pense donc que ma force est la capacité à mixer les disciplines, c'est-à-dire l'inverse d'une position d'expert, je suis un passeur. Concrètement, j'enseigne l'agriculture à des architectes, l'architecture à des agronomes et le paysages aux uns et aux autres. Ma spécialité, c'est de parler aux personnes dont ce n'est pas le domaine pour faire se rencontrer les champs disciplinaires.

Qu'est-ce que vous aimez dans l'enseignement ?

L'impression d'être utile à quelque chose. Je pense que lorsqu'on enseigne, on a des retours de la part de ses élèves, on voit ce que ça donne, on voit à quoi ça sert, c'est gratifiant. J'aime bien aussi essayer de montrer la complexité des choses et la rendre compréhensible. Quand je parle de l'agriculture à des architectes, je ne peux pas leur parler dans un langage d'agronome, c'est compliqué, et j'aime bien essayer de les faire rentrer dans cette complexité.

Qu'est-ce que vous pensez de l'enseignement à distance depuis le début de la crise sanitaire ?

D'une certaine manière, ça m'a permis de préfigurer mon départ à la retraite car je continuerai à avoir des activités et ce sera des activités à distance. Depuis le mois de mars dernier, j'enseigne en visio, je fais mes cours à distance et de toute manière j'aurais été amené à le faire. Je pense qu'on va peut-être se rendre compte que ce n'est pas inutile de faire les choses à distance ; cela fait un an que je ne prends plus ma voiture, que je n'encombre plus les transports en commun. Il y a beaucoup de choses qui peuvent se faire à distance et il faut apprendre à faire les deux. L'expérience d'apprentissage est certes moins agréable mais elle a ses avantages. La capacité à accélérer les échanges est différente mais n'est pas moindre. On peut faire un cours à 2000 personnes, convier une personne basée à l'étranger. En visio, lorsque je fais des commentaires sur les travaux des élèves, tout le monde peut voir de quoi je parle, je peux intervenir directement sur les travaux avec les outils numériques. En plus, lorsqu'on fait des présentations au vidéoprojecteur, passer en distanciel ce n'est pas trop compliqué car on reste sur du dématérialisé. Finalement, j'ai constaté que la qualité de réception des images est bien meilleure en visio à distance car les salles ne sont souvent pas adaptées à la projection, les rideaux ne sont pas opaques, les écrans ne sont pas forcément à la bonne taille.

Qu'est-ce que l'école vous a apporté durant ces 45 dernières années ?

Pas seulement l'école, car j'ai passé 45 ans sur le site du Potager du Roi ! J'ai été embauché au printemps 1976 à l'École nationale supérieure d'horticulture et l'école de paysage a été créée en septembre 1976, un an après le recrutement de ses premiers élèves. L'école de paysage était dirigée par le même directeur que l'école d'horticulture ; elle est née de l'ancienne section d'art des jardins de l'École nationale d'horticulture, fondée en 1874, puis elle a pris de l'ampleur et s'est installée au sein de l'école d'horticulture qui est partie à Angers en 1995. Pour revenir à votre question, ces écoles m'ont apporté à peu près tout : si je suis resté, c'est bien parce que j'ai eu la possibilité de changer de métier car c'est une école de petite taille par rapport aux universités. Dans une université, je me serais retrouvé dans un labo, j'aurais eu du mal à en sortir. Ici, comme tout le monde doit faire un peu de tout car on est peu nombreux, cela permet de passer assez facilement d'un domaine à l'autre. En tout cas, j'en ai largement profité ; c'est ce qui fait que je n'ai pas changé de lieu mais j'ai changé de métier pas mal de fois.

Est-ce que vous avez un souvenir marquant à l'école que vous voudriez partager ?

Plutôt qu'un souvenir, c'est une gamme de souvenirs d'une époque que j'ai particulièrement appréciée, l'époque de la cohabitation entre l'école d'horticulture et l'école de paysage. Il y avait des conflits énormes au niveau des enseignants parce que les domaines, les métiers se chevauchaient. En revanche, chez les élèves, il y avait d'un côté les agronomes, qui étaient des scientifiques purs et durs et qui maîtrisaient les mathématiques à un niveau très élevé, sans aucune sensibilité artistique d'ailleurs car ce n'était pas du tout leur domaine, et les paysagistes de l'autre. Ils se mélangeaient dans des fêtes. C'est d'ailleurs principalement ça qu'ils faisaient entre eux car ils n'avaient pas les mêmes cours, ils ne travaillaient pas ensemble mais ils vivaient ensemble sur un même site. C'était très enrichissant finalement et je pense qu'à cette époque on n'a pas su tirer profit de ces émulations, de ces hybridations.

Cela n'a pas fonctionné ?

L'école de paysage était trop jeune et l'école d'horticulture trop vieille, c'est pour cela je pense que cela n'a pas fonctionné. L'école d'horticulture était porteuse de traditions lourdes qui ne passaient pas auprès des nouvelles générations. Par contre, je retiens les éléments positifs comme la chaire d'arboriculture, la chaire de maraîchage, c'est-à-dire des ressources scientifiques. Je pense qu'à l'époque l'école d'horticulture, l'INRAE et l'école d'agronomie n'ont pas vu venir la place qu'occupe aujourd'hui la notion d'agriculture urbaine, c'est-à-dire la réponse aux demandes citadines en matière d'agriculture de proximité. Parce que maintenant, on ne parle plus d'horticulture mais d'agriculture urbaine et finalement je pense qu'avec des compétences telles que portées par une école d'horticulture et de paysage on pourrait vraiment créer quelque chose de solide en matière d'agriculture de ville. Il y a de la place ici pour le dialogue entre les disciplines.

Comment appréhendez-vous la retraite ? Pensez-vous conserver un lien avec votre profession et/ou l'école elle-même ?

Avec la profession, oui c'est sûr car j'ai des projets qui ne s'arrêtent pas. Je continuerai à travailler avec l'école de paysage et aussi l'école d'architecture de Versailles dans le cadre du master Théories et démarches du projet de paysage parce qu'on a commencé avec Yves Petit-Berghem à faire des ateliers mixtes, entre agronomes, architectes et paysagistes et je pense que ça va continuer. Après je vais essayer de garder un contact avec le terrain, de monter des projets pas trop ambitieux, je ne vais pas me lancer dans un programme de recherche mais plutôt dans des petits projets dans lesquels on peut faire du terrain, rencontrer des élèves, des acteurs et le faire en ayant une réelle commande. J'ai envie de garder un côté professionnel à mon activité.