Rencontre avec Maxime BoAy

15 juillet 2021

 
 

À l'occasion de la préparation de son projet de fin d'études

Étudiant en 3e année de formation menant au Diplôme d'État de Paysagiste à Versaille, Maxime BoAy est en pleine préparation de son projet de fin d'études dont la soutenance est prévue le 10 septembre prochain. Nous l'avons rencontré le 8 juillet afin qu'il nous explique ce qu'est la préparation et la réalisation d'un projet de fin d'études à Versailles et qu'il nous raconte son expérience.

 
 
 
 
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Portrait de Maxime BoAy. Photo : Manon Deck-Sablon

Peux-tu te présenter brièvement ?

Je suis Maxime BoAy, j'ai 23 ans. Je suis rentré à l'École nationale supérieure de paysage en 2018, à la suite d'un bac économique et social et d'un BTS Aménagement Paysager, durant lequel j'ai créé mon auto-entreprise de création et d'entretien d'espaces verts. J'ai tenté le concours sans trop savoir ce qu'était concrètement le paysage. Par la suite, cette notion s'est élargie de la parcelle privée, aux régions jusqu'à la planète, du plan de jardin clôt au plan de paysage outrepassant les frontières.

Qu'est-ce qu'un projet de fin d'études ("PFE") en projet de paysage à l'École nationale supérieure de paysage ?

Je dirais que c'est un peu comme le dernier atelier qui clôture les 8 que compte la formation à l'école. C'est le moment où on fait la synthèse de tout ce qu'on a appris à l'école ; cela nous permet de prendre conscience des capacités qu'on a acquises et cela nous offre la possibilité de répondre à un projet de paysage dans sa globalité, de la commande jusqu'à la proposition finale. C'est véritablement la dernière étape avant d'être capable de répondre à des commandes réelles.

Comment se fait le choix du sujet de PFE ?

C'est un choix qui est totalement libre. On choisit vraiment le site qu'on souhaite, cela va de Saint-Malo à l'île d'Oléron en passant par l'île de la Réunion, l'Australie ou dans mon cas j'ai choisi Beyrouth au Liban. Au départ, je pense qu'on choisit un site d'étude pour lequel on a un attachement personnel, parce qu'on y a habité, travaillé... Après, il faut également choisir un site sur lequel on pense qu'il y a besoin d'un projet de paysage pour faire mieux vivre ce territoire. Concrètement, on choisit un territoire et on doit définir la commande, c'est-à-dire qu'on cherche les problèmes du territoire auxquels on peut apporter des réponses à travers le projet de paysage.

 
 
 
 
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Maquette sensible du relief de Beyrouth. Production : Maxime Boay

Existe-t-il des contraintes pédagogiques ?

Il existe trois classes de projet de fin d'études, c'est-à-dire que l'ensemble de la promo est divisé en trois groupes. Ces trois classes s'organisent selon trois thématiques : milieux, conditions urbaines et disparitions. Chaque thématique correspond à une approche pédagogique avec un enseignant référent qui va, tout au long de la préparation des projets, inviter différents professionnels : des paysagistes, des artistes, des plasticiens, des ingénieurs, des sophrologues... des professionnels de métiers très variés pour ouvrir notre façon de penser et nous offrir différents moyens d'exprimer nos idées. En fait, chaque étudiant choisit son groupe en fonction de la vision du projet de paysage proposée, ce qui n'empêche finalement pas de traiter les trois thématiques dans notre projet. J'ai choisi la classe « milieux » car j'ai un attachement à l'approche du vivant et je trouve intéressant de prendre la ville de Beyrouth, qui est une mégapole très dense, sous cet angle. En fait, c'est une ville beaucoup étudiée par les architectes, les urbanistes mais sur laquelle peu de paysagistes s'expriment.

Quel est ton sujet et comment l'as-tu choisi ?

J'ai choisi Beyrouth car mon père est libanais et c'est une ville que j'ai visitée il y a 4 ans, juste avant mon entrée à l'école du paysage. En fait, j'ai été marqué par le manque de considération de l'espace public à Beyrouth. Il n'y a qu'un seul parc dans la ville qui s'appelle le Bois des Pins, qui est fermé la plupart du temps et donc auquel les habitants ne peuvent pas accéder. J'ai gardé cette visite en mémoire et, un an après mon entrée à l'école, je me suis rendu compte que Jacques Sgard, un grand paysagiste français, avait réalisé ce parc dont la région Île-de-France avait été à l'initiative. En échangeant avec lui, il m'a encouragé à réaliser mes rêves et à proposer un parc pour la ville de Beyrouth. C'est un peu le point de départ du choix de mon projet qui, par la suite, est devenu un besoin évident suite à l'explosion du port le 4 août 2020. 

Combien de temps dure sa préparation ?

La graine du projet de fin d'études commence à germer en juillet à la fin de la 2e année. Ensuite, on dispose de l'été pour se positionner et proposer une note d'intention à la rentrée sur plusieurs sites, plusieurs sujets. À partir de septembre, on commence à travailler en sessions collectives. On a des présentations de chacune des classes et différents professionnels viennent nous expliquer les enjeux de s'atteler à un projet de paysage. On assiste aussi aux présentations des projets de fin d'études de la promotion précédente ce qui nous permet de comprendre la finalité de l'exercice sans vraiment savoir comment on l'atteint.

Comment s'organise la préparation d'un projet de fin d'études ?

Au tout départ, on réalise des recherches à travers des lectures, des documentaires, des films... On débute ensuite une analyse cartographique qui nous permet de définir un cadrage pour notre intervention en sachant qu'il est mouvant jusqu'à la fin du projet. On fait des allers-retours entre les différentes échelles cartographiques ; on va du grand territoire à la perception physique de l'espace car cela nous permet de construire au fur et à mesure un discours pour notre projet. Ensuite, il y a une étape où on va sur le terrain, ce qui est crucial dans notre métier car c'est la première approche durant laquelle on nourrit le projet de perceptions sensibles, de laquelle on revient avec des ressentis, des écrits, des croquis, des photos ou mêmes des vidéos. On essaie également de s'entourer de personnes ressources sur le site : des professionnels de tout horizon, des écologues, des ingénieurs, des urbanistes, des architectes. L'idée est d'échanger avec des corps de métier nombreux et différents pour qu'ils nous apportent des clés et des angles de vue complémentaires pour notre site. Finalement, cela nous amène à faire un travail de synthèse des différents discours, des différents points de vue afin de proposer des solutions qui correspondent aux besoins de chacun, voire de tous, sans discriminer aucun usager humain ou non-humain.

As-tu pu te rendre à Beyrouth ?

L'étape de terrain, je n'ai pas pu la réaliser au départ car, au vu du contexte sanitaire et politique au Liban, l'accès au pays était bloqué. J'ai donc commencé mon analyse et travaillé les six premiers mois à distance à travers le regard que pouvait m'apporter différentes rencontres. J'ai discuté avec une trentaine de personnes en tout. Le paysagiste du XXIème siècle rencontre des personnes à travers des articles, à travers des vidéos sur les réseaux sociaux et il nourrit aussi le projet de la perception que les gens ont du site au travers du numérique. Très concrètement, taper le nom de son site d'études sur Instagram permet de trouver des personnes qui ont travaillé ou qui ont visité le site. C'est assez simple d'échanger avec eux à travers les réseaux pour avoir des témoignages qui sont cruciaux dans la conception d'un projet de paysage. Le numérique m'a même convaincu de choisir ce site en sachant que je ne pourrai pas y aller tout de suite.

Finalement, j'ai pu me rendre sur place il y a trois semaines et visiter pendant dix jours Beyrouth. Cela a été un énorme déclic dans le projet car je suis arrivé après l'analyse en connaissant les enjeux, le site et ses problématiques. Cela m'a permis directement d'être efficace dans ma visite de terrain et d'avoir des rendez-vous avec des personnes ciblées sur place. Cela m'a aussi permis de ressentir la détresse des Libanais et au fil des rencontres, de confirmer aussi qu'un projet de paysage est en l'occurrence porteur d'espoir. Il permet d'imaginer demain pour tout simplement continuer de vivre aujourd'hui.

 
 
 
 
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Cartographier la densité urbaine à la plume trouvée sur site. Production : Maxime BoAy

Quelles sont les difficultés à surmonter en général et quelles ont été les difficultés auxquelles tu as été confronté ?

Au départ, la première difficulté, c'est qu'on mène en parallèle l'exercice du mémoire et ce n'est qu'à partir du mois d'avril, après nos soutenances de mémoire qu'on peut se consacrer à 100% sur le projet de fin d'études et commencer la phase de production et de conceptualisation du projet.

Il y a certaines personnes qui choisissent de faire leur projet de fin d'études sur le même site d'études que celui du mémoire. Il y a des avantages et des inconvénients. L'avantage, pour moi, c'est que la phase analytique du site de projet est accélérée par le mémoire puisqu'on a déjà dû faire des recherches. En revanche, je pense que la difficulté dans ce cas-là est de savoir se détacher du mémoire qui est théorique, qui est un travail de recherche, pour dessiner un projet.

Le fait de ne pas pouvoir se rendre sur place est une autre difficulté. Dans mon cas, en plus, la complexité a été de proposer un projet de paysage dans un pays dans lequel ces démarches ne sont pas très présentes car la "crise humanitaire" (pour reprendre le titre d'un article dans Le Monde), qui dure depuis des années, restreint l'intérêt au paysage et la place accordée à l'environnement et à la nature n'est pas prioritaire. Le projet de paysage permet d'apporter une vision sur le plus long terme. Dans mon cas, on m'a demandé, à l'occasion de rencontres sur place, de proposer un rêve, une utopie, pour finalement retrouver de l'espoir en l'avenir et montrer qu'une fois que la situation sera stabilisée on pourra habiter ce territoire dans des bonnes conditions. Je me dis également qu'une fois ce projet de fin d'études réalisé, j'aurai développé des réponses au projet de paysage car Beyrouth concentre un grand nombre de problèmes auxquels le paysagiste est aujourd'hui confronté (changement climatique et tout ce que cela entraîne, besoins alimentaires, manques de mobilités douces, forte densité démographique...).

Qu'est-ce qu'un rendu de PFE ?

Le rendu, c'est une soutenance, c'est un exercice oral qui dure à peu près une heure. Les soutenances pour notre promotion se dérouleront les 8, 9 et 10 septembre prochains, en espérant que les conditions sanitaires permettent leur ouverture au public. L'objectif de cet exercice est de se former à tenir un discours construit sur le projet que l'on propose. Le but, c'est finalement de convaincre le jury que notre projet a du sens, qu'il est potentiellement réalisable et qu'il apporte du contenu à la profession. C'est un moment clé où l'on montre que l'on est capable d'adopter la posture paysagiste pour parler d'aménagement d'un territoire.

Quelle est la composition du jury ?

Il est composé de notre encadrant principal, nos encadrants plus ponctuels, des personnalités que la promotion choisit collectivement d'inviter. On choisit des personnes qu'on connait à travers la réputation de leur regard et la justesse de leurs commentaires. Chaque étudiant doit ensuite inviter une personnalité familière au site de projet. Cette personne va apporter un regard qui connait le site car nos encadrants ne connaissent pas toujours notre site.

Quel format prend cette soutenance ?

C'est une soutenance scénographiée : on doit réfléchir à l'installation de nos documents en accord avec le discours que l'on tient. On produit une grande variété de documents : des maquettes, des plans, des coupes, des films, des peintures, des photos. L'idée est de préparer des documents qui vont appuyer notre discours et nous mettre à l'aise pour faire passer les idées qu'on souhaite transmettre.

Sais-tu déjà le format qu'elle prendra ?

Ça fait déjà trois semaines que je réfléchis à ma scénographie car cela m'aide à construire mon discours et à comprendre quels types de documents je dois produire et quelle importance donner à chaque document dans la présentation. Finalement ça passe par un plan : je fais un plan de la salle et je situe mes documents dessus avec les différentes échelles, avec les différentes idées que les documents font passer ; dans mon cas, une maquette à l'échelle de la salle permettra au public d'être immergé, par la déambulation, dans la vallée du fleuve de Beyrouth.

 
 
 
 
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Nahr beirut et la montagne en noir et blanc et négatif. Production : Maxime BoAy

Quels sont les apports du projet de fin d'études pour la formation ? Et quels sont ses apports à titre personnel ?

Le projet de fin d'études nous conduit à penser un projet de la commande à la réception. Cela nous responsabilise dans les choix qu'on propose parce que ça nous apprend à assumer nos gestes, notre dessin, notre discours et, ce qui est le plus important, mobiliser la vision paysagiste. C'est aussi le moment où on se rend compte de l'apport des échanges collectifs dans la réflexion du projet lorsqu'on travaille sur un projet personnel.

A titre personnel, cela confirme la passion du métier, celle de réfléchir à la manière dont l'humain s'insère dans son milieu, celle qui nous pousse à sans cesse questionner la justification des aménagements, la justification de la commande, la durabilité des gestes qui vont être relatifs aux éléments du paysage, à sa gestion et c'est aussi le moment où on identifie nos qualités, nos besoins dans nos futures collaborations, voire même le moment où on identifie avec quelles personnes de la promotion on aimerait par la suite s'associer et collaborer.

Quelles sont tes perspectives professionnelles ?

Dans un premier temps, cela va être de faire le bilan de tout ce que j'ai pu absorber au fil de ces trois dernières années. J'ai ensuite le projet d'aller travailler à l'étranger. Je pars pour travailler à la Réunion en fin d'année et après je compte retourner travailler sur différents projets auxquels j'ai commencé à participer lors des différents stages, notamment celui de l'aménagement d'un jardin botanique à Tunis en Tunisie, avec les habitants. Par la suite, j'aimerais bien relancer mon entreprise pour pouvoir répondre à des projets, seul ou ... en collectif.