Rencontre avec Ludivine Gragy, paysagiste et lauréate du programme de résidences à la villa Kujoyama

23 février 2021

 
 
Ludivine Gragy, paysagiste exerçant à Berlin, est une ancienne étudiante de l'École nationale supérieure de paysage. Elle vient d'être sélectionnée pour participer en 2022 au programme de résidences de l'Institut français à la villa Kujoyama. Nous l'avons rencontrée le 15 février dernier afin d'en savoir plus sur son parcours professionnel et son projet de recherche, Satoyama ou le jardin d'eau, pour lequel elle est lauréate.
 
 
 
 
Ludivine Gragy

Portrait de Ludivine Gragy, atelier le balto, 2018

Peux-tu rappeler ton parcours, ta formation ? Tu as d'abord été formée à l'ENSA AMA Olivier de Serres avant de suivre la formation menant au Diplôme d'État de Paysagiste à l'École nationale supérieure de paysage ?

J'ai commencé par étudier les arts appliqués qui m'ont donné l'opportunité d'expérimenter différents outils d'expression qui se sont avérés être une base solide pour poursuivre les études à l'école de paysage et le sont encore aujourd'hui. Apprendre à manipuler différents médiums et développer une identité ont été utiles avant de commencer mes études de paysage.

Pourquoi avoir choisi de t'orienter vers le paysage après une école d'arts appliqués ?

J'ai choisi de m'orienter vers le paysage car la profession me semblait être en devenir et avoir beaucoup de potentiel. J'avais l'intuition que le métier de paysagiste s'intégrait dans une dynamique contemporaine et serait indispensable les prochaines décennies. J'ai aussi réalisé au début de mon parcours professionnel qu'il y avait une grande diversité dans les manières d'exercer et qu'il revenait à chacun d'inventer sa propre pratique.

 
 
 
 

Tu as été très tôt à l'étranger pour exercer en tant que paysagiste. As-tu exclusivement travaillé à l'étranger ?

Effectivement, à la suite de mes études, j'ai commencé à travailler à l'étranger. Lors de mon cursus à Versailles, j'ai étudié un an en Erasmus à la Technische Universität de Berlin. Après une courte expérience professionelle à Berlin, j'ai entamé un voyage d'études vers l'Asie, le Japon étant la destination finale. Ensuite, j'ai travaillé pendant 4 ans dans une agence en Suisse avant de me mettre à mon compte.

Qu'est-ce que tu retires de toutes ces expériences à l'étranger comparées à la formation et à l'enseignement qui t'ont été dispensés en France ?

Chacune de ces expériences a élargi le champ de mes réflexions et déconstruit certaines de mes convictions. Il y a une réelle qualité dans l'enseignement que l'on reçoit en France même si au moment où on le reçoit, on n'en est pas forcément conscient. Le contexte rural dont je suis issue ainsi que la formation plutôt artistique dont j'ai bénéficié m'ont donné une forme de singularité là où j'ai pratiqué.

Comment était appréciée ta formation française à l'étranger ?

Au départ, il n'y a pas vraiment de jugement qu'il soit positif ou négatif. Il y a plutôt un intérêt, une curiosité quand on vient d'ailleurs. Je pense qu'on apprend notre métier surtout sur le terrain et en se confrontant à la réalité. La façon dont on est perçu à l'étranger dépend beaucoup de notre capacité d'adaptabilité et de ce que l'on apporte.

Depuis combien de temps as-tu établi ton studio à Berlin ?

Mon studio a été fondé en 2016.

Pourquoi avoir choisi Berlin ?

Berlin présente un contexte de vie et de travail inspirants et la ville est géographiquement bien implantée pour rayonner en Europe. Cette ville n'a jamais cessé de m'intéresser.

Peux-tu citer quelques exemples de projets sur lesquels tu travailles ?

Depuis plusieurs années, je suis en charge de la revitalisation d'un parc de 5 hectares en Poméranie, près de la mer Baltique. Ce parc ayant souffert pendant la RDA et ayant été abandonné de nombreuses années, il s'agit de réinterpréter son ancienne structure et d'adapter son aménagement aux nouveaux usages du lieu.

Je travaille aussi sur la requalification des espaces publics d'une cité-jardin à Bruxelles. Dans ce projet, nous questionnons la notion de rue comme espace écologique et social et interrogeons les principes fondateurs de cette cité-jardin 100 ans après son édification.

Plus récemment, j'ai remporté en collaboration un concours pour l'aménagement de la place d'un couvent bénédictin en Suisse où il s'agit d'accompagner le visiteur dans sa transition entre le monde profane et le sacré.

 
 
 
 
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Herbarium, Japon 2012. Production : Ludivine Gragy.

Ce sont des beaux projets en effet et tu en as un nouveau avec le programme de la résidence villa Kujoyama dont tu as été lauréate en 2021. Peux-tu expliquer en quoi consiste cette résidence, combien de temps elle dure et ce qui t'a amenée à candidater ?

Ce programme de résidence de 2 à 6 mois peut être postulé en binôme ou en solo. J'ai postulé en solo et ma résidence commencera en mars 2022 pour une durée de 4 mois. L'envoi de ma proposition de projet a résulté d'une envie de consacrer du temps à la recherche et de puiser de nouvelles formes d'inspirations pour enrichir ma pratique. La profession de paysagiste étant très peu représentée dans ces grandes institutions, c'est une grande chance d'avoir été sélectionnée.

Tu disais être déjà allée au Japon auparavant ?

Oui, il y a 10 ans, j'ai eu la chance de passer plusieurs mois au Japon. J'ai souhaité y retourner dans un contexte plus ciblé. Ça semblait être le bon moment pour approfondir des thématiques qui me sont apparues là-bas et qui ont mûri les dernières années, en particulier liées à des pratiques traditionnelles rurales encore perpétrées.

 
 
 
 
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Japon, 2012. Photo : Ludivine Gragy.

Qu'est-ce qu'a suscité en toi cette expérience au Japon pour que tu aies envie d'y retourner ?

J'ai connu deux expériences professionnelles très différentes. La première fut assez déconcertante et la deuxième déterminante pour ma carrière en termes d'influence et d'inspiration. J'ai pu accompagner un paysagiste botaniste qui m'a introduit dans son univers et m'a permis d'apprendre à ses côtés en jardinant avec ses équipes sur le terrain. J'ai travaillé dans une pépinière à Tokyo, construit plusieurs jardins et ai participé aussi aux travaux dans les rizières d'une ferme expérimentale de la préfecture d'Iwate. Après un long temps d'adaptation, en acceptant de mettre de coté mes acquis et en observant, j'ai beaucoup appris.

Du coup, le Satoyama ça signifie quoi ?

Le terme de Satoyama rassemble les idéogrammes sato, le village, et yama, la montagne. Ce terme définit une membrane cultivée présente au nord et au sud du Japon dans laquelle l'homme et le sol sont en étroite corrélation. Ce paysage de culture évolue en permanence car il connaît la répétition du cycle de l'eau qui à chaque saison permet l'irrigation des cultures et change son milieu. L'eau résultant de la fonte des neiges ruisselle des montagnes au printemps, inonde les rizières lors de l'ouverture des canaux puis disparaît de nouveau à la fin de la saison. La largeur de cette bande de terre arable et d'habitation située entre mer et montagne varie selon la géographie et la topographie du territoire. Du nord au sud du Japon, sa palette végétale qui est très diversifiée change en fonction du climat.

Et donc concrètement tu vas t'y prendre comment pour réaliser cette recherche ?

Durant les 4 mois de résidence à la villa Kujoyama, je souhaite étudier trois sites représentatifs du Satoyama appartenant à différents bassins versants à proximité de Kyoto. En choisissant de documenter ces paysages sous le prisme de l'eau, j'aimerais démontrer les phénomènes d'interdépendance entre ces écosystèmes et leurs acteurs. Aujourd'hui se pose la question de leur conservation, ce qui soulève des enjeux qui pourraient faire écho à certains paysages en Europe.

 
 
 
 
Bassin versant

Bassin versant, Berlin 2020. Dessin : Ludivine Gragy.

Comment comptes-tu les retranscrire ?

À la croisée des techniques analogues et numériques, j'envisage de travailler avec la cartographie en explorant la notion de mouvement. La cartographie est subjective et universelle. Elle permet de s'affranchir du langage pour trouver une résonance en chacun. Être paysagiste, c'est beaucoup regarder mais aussi donner à regarder. La compréhension du paysage passe sans doute par le fait de rendre les choses visibles et aussi de les nommer.

Ta recherche est vraiment très intéressante et nous te souhaitons beaucoup de succès. Merci pour le temps que tu nous as accordé. C'est toujours plaisant d'avoir des nouvelles d'anciens étudiants!

Pour en savoir plus sur le travail de Ludivine Gragy :