Rencontre avec Denis Gueuret

07 juin 2022

 
 

À l'occasion de la Semaine internationale des archives

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Allain Provost, plan de masse du Technocentre Renault, © École nationale supérieure de paysage
 
 
 
 

Qui êtes-vous ? Comment avez-vous choisi votre sujet de mémoire ?

Je m'appelle Denis Gueuret. Je suis paysagiste concepteur diplômé de l'ENSAP Bordeaux. Je travaille pour la ville de Rueil-Malmaison au sein d'une direction qui traite d'urbanisme et d'aménagement. J'ai repris mes études en 2020 pour suivre le master 2 Jardins historiques, patrimoine et paysage de l'ENSA de Versailles. Cette année s'est conclue par un mémoire intitulé L'urbanisme végétal face à la fabrication de la ville : L'axe de Villaroy à Guyancourt.

La quête de sujet de mémoire est une aventure en soi. Mon sujet est au carrefour des orientations données par l'équipe pédagogique du master 2 et de ma pratique qui mêle le paysage et l'urbanisme. J'ai ensuite affiné la problématique par des recadrages effectués au fur et à mesure de ma compréhension du site faite d'arpentages, de recherches d'archives et d'interviews des différents acteurs. J'ajoute que j'étais tenté par un sujet traitant d'un aménagement contemporain et que j'ai un goût prononcé pour les grandes lignes droites.

Pouvez-vous nous présenter votre sujet de mémoire ?

L'axe de Villaroy est un axe visuel et de composition situé à Guyancourt. Il a été imaginé dans les années 1980 par l'Etablissement Public d'Aménagement de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines pour structurer un nouveau quartier. Regroupant notamment les équipes de l'EPA, les paysagistes Jean-Noël Capart, Jacques Simon, Alain Cousseran et Allain Provost, l'urbaniste Alain Sarfati, le casting de cette opération s'avère assez prestigieuse. Sa mise en œuvre s'est confrontée à des oppositions locales qui ont entrainé de fortes adaptations. L'arrivée inattendue d'une entreprise très importante, le Technocentre Renault, a provoqué une scission entre espace public et espace privé. On notera cependant une remarquable appropriation de l'axe dans le Technocentre et en particulier dans ce qui reste un des jardins d'entreprise les plus aboutis.

Achevé pendant les années 1990, l'axe de Villaroy fait aujourd'hui face à de nouvelles adaptations liées à des projets de mobilités et notamment à l'arrivée d'une gare du Grand Paris Express. Mon mémoire cherche à comprendre comment un projet d'urbanisme végétal, j'emprunte l'expression à l'ouvrage éponyme de Caroline Mollie pour désigner des aménagements structurants constitués à partir du vocabulaire des parcs et des jardins, s'est imposé dans la création d'un quartier d'une ville nouvelle et comment il peut perdurer dans un contexte urbain en constante mutation.

Le temps et les mutations urbaines semblent être au cœur de votre mémoire. Le but de votre travail était-il de comprendre les intentions des concepteurs de la fabrique urbaine ?

L'axe de Villaroy a bénéficié de moyens importants, il a été conçu et porté par des professionnels de premier plan et pourtant, il reste peu vu et insuffisamment compris aujourd'hui. Les missions des concepteurs sont terminées. Elles ne comprenaient pas de suivi dans le temps. Les cahiers des charges ont été pris en compte pendant la mise en œuvre mais ne sont pas appliqués au-delà. Cela s'explique par les changements de gouvernance et le renouvellement des acteurs. Il reste une transmission orale qui est, comme on peut s'y attendre, souvent parcellaire et objet de distorsions.

Retrouver et transmettre les intentions qui ont présidées au projet me parait essentiel tant pour les gestionnaires que pour les concepteurs appelés à agir aujourd'hui sur les sites concernés. Constatons que les gestionnaires n'ont pas toujours la formation pour comprendre les lieux dont ils ont la charge et que les concepteurs n'ont pas toujours le temps et les moyens de faire un travail de fond. Il ne s'agit pas cependant de rechercher une impossible permanence d'un « monument vivant » pour reprendre les termes de la charte de Florence relative à la sauvegarde des jardins historiques. Mais, si l'on considère que ces jardins sont des œuvres et qu'ils constituent des éléments de notre patrimoine que nous devons préserver, alors l'enjeu est bien d'assurer une continuité. Retrouver les intentions premières permet ici d'aider à la prise de décision tant pour les mille questions que pose la gestion quotidienne que pour des transformations plus importantes liées par exemple à de nouveaux usages. Mes interlocuteurs se sont d'ailleurs montrés intéressés par ma démarche et leurs retours sur mon travail se sont avérés très positifs.

De quelle façon les archives viennent-elles en soutien à votre démarche ? En quoi les archives aident-elles à la compréhension des lieux et à l'élaboration des nouveaux aménagements ?

Dans un premier temps, j'ai cru que je trouverai des documents exprimant les différentes intentions de projet. Or, plusieurs concepteurs m'ont confirmé que, en raison de circonstances particulières, ces documents n'avaient jamais été produits. Ici commence un long et patient travail de reconstitution qui s'appuie sur des éléments de rendus mais aussi sur une myriade de documents annexes constitués de courriers, de comptes-rendus, d'études, de cahiers des charges ou encore de lettres de réclamation conservés dans différents sites.

Les archives se sont avérées essentielles parce qu'elles constituent le terreau de la recherche. Elles sont une mémoire qui témoigne du processus complexe de la fabrique urbaine. Je précise ici que l'expression de fabrique urbaine me permet de regrouper les aménagements, le rôle des acteurs et la question du temps. Les archives permettent non seulement de compléter, mais aussi de confirmer ou d'infirmer les hypothèses issues des visites de terrain et des rencontres avec les acteurs.

Avez-vous rencontré des difficultés pour identifier et consulter les archives intéressantes pour votre projet ?

Comme souvent les aménagements linéaires, l'axe de Villaroy est composé d'une succession de projets distincts qui se sont étalés dans le temps. La difficulté était d'identifier l'ensemble des acteurs. Cela s'est fait par des tâtonnements successifs. Quelques énigmes restent d'ailleurs à résoudre. 

Travailler sur un sujet contemporain offre l'avantage de pouvoir profiter de sources abondantes. Le revers est que certaines ne sont pas encore accessibles. C'est le cas, par exemple, de celles du paysagiste Jacques Simon qui restent privées. Pour les archives publiques, certaines ne sont pas disponibles car elles sont si nombreuses qu'elles sont toujours en cours de traitement. J'ai en effet découvert que les archivistes partageaient avec les paysagistes le fait de pouvoir parler en kilomètres.

Avez-vous des conseils à donner aux futurs chercheurs ?

En premier lieu, je dirai qu'il ne faut négliger aucune piste et se laisser parfois guider par son intuition. J'ai ainsi eu la surprise de découvrir qu'un des seuls documents d'époque émanant de Renault, essentiel pour confirmer mon interprétation du site, était conservé par le paysagiste Alain Cousseran. Concernant un sujet traitant d'un aménagement contemporain, j'ai constaté qu'il fallait parfois être prudent avec les témoignages des différents acteurs et qu'il était utile de croiser leurs propos avec les sources écrites et graphiques présentes dans les archives. Enfin, il faut accepter que l'on ne complétera probablement jamais soi-même la totalité du puzzle.

Permettez que je profite de cette question pour faire un appel aux concepteurs. Ma recherche m'a fait prendre conscience que, au-delà des pièces exceptionnelles (plans, perspectives...) qui m'apparaissaient comme évidemment précieuses et que je prenais soin dans ma pratique de confier aux archives, il y a aussi toute une masse de documents annexes liée au projet qui constitue une matière très utile et qu'il est essentiel de conserver. J'invite donc les concepteurs non seulement à transmettre leurs archives mais aussi à ne pas trop trier. L'idéal serait qu'ils puissent s'appuyer sur les conseils d'archivistes.